dimanche, novembre 05, 2006

Le temps d'un instant...

Vous avez remarqué ? Nous sommes (trop) souvent tiraillés entre le cœur et la raison. Qui n’a pas déjà dit : « Ah, si seulement je m’écoutais ! ». Quelle drôle d’espèce que l’homme qui passe son temps à douter ! Lorsque le tournesol se tourne vers l’astre solaire, il ne cherche pas à analyser ses motivations, mais il « sait » que c’est la meilleure chose à faire. Lorsque l’oiseau migrateur s’envole vers le Sud, il ne réalise pas toutes les raisons qui motivent son action. Et pourtant, il « sait » que c’est l’option à suivre. Le tournesol comme l’hirondelle ne vont pas à l’encontre de ce que la Nature leur conseille, voire leur ordonne. Ils écoutent, ils s’écoutent. Nous autres, nous avons oublié. Je ne dis pas qu’il faut en revenir à un comportement uniquement basé sur l’instinct. Mais diable ! La Nature est là depuis des millions d’années. Et nous, tel que nous sommes, n’avons pas plus de 10 000 ans d’expérience… Et si nous tendions un peu mieux l’oreille ? Et si nous nous arrêtions un peu pour observer ?

Le temps d'un instant...

Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Et tant mieux comme ça !

Un week end de septembre à Gorée...

Gorée, une petite île comme arrêtée dans le temps. Un petit morceau de terre qui plonge le visiteur dans les horreurs de la traite négrière et le laisse repartir avec une bien étrange impression. Entre la tranquillité apaisante du cadre enchanteur. Et la puissante universalité de son histoire…

vendredi, septembre 15, 2006

La pauvreté aussi se lève tôt...

Il est 5h45. La voix du muezzin traverse la nuit qui tire sur sa fin. J’apprécie. L’appel à la prière inonde de sa clarté l’aube encore timide. Fraîcheur moite mais plutôt agréable. Le ventilateur tourne toujours. Il va et vient, caressant le drap par intermittence. Dans quinze minutes, l’église sonnera six coups. Six rappels de la bonne cohabitation, pour ne pas dire l’harmonie, des religions en Afrique de l’Ouest. Pour la deuxième fois, le portable m’agresse l’oreille. J’ouvre les yeux. Il est 5h50. Je dois me lever si je veux être avant 9h à Mbour, à 80 kms au Sud de Dakar, et éviter les embouteillages monstres qui encombrent la presqu’île du Cap-Vert. Au Sénégal, les migrations pendulaires, c’est grave ! Une douche froide et un bol de lait plus tard, je prépare mon sac. J’y entasse tous mes vêtements ou presque (j’en ai ramené tellement peu…) et vérifie mes affaires professionnelles. Yolande dort encore. Elle profite des quelques minutes avant que le réveil vienne déchirer pour elle aussi une nuit trop courte.

Bisou du matin. Yolande part prendre sa douche et je prends la route. Je descends les deux étages et claque le grande porte métallique. Les rues sont encore sombres. Quelques silhouettes se dessinent. Un gardien ici, une femme là. Un rongeur traverse le chemin, je sursaute. Un vent léger balaye les feuilles des acacias alignés en bordure de chaussée. Un peu plus loin, sur une route éclairée, un taxi s’arrête à ma hauteur (pour les blancs, il n’est pas utile de faire signe, les taxis s’arrêtent tout seul...). J’annonce ma destination et mon prix. Le chauffeur tente une négociation. Je reste impartial et l’homme, plutôt résigné, me fait signe d’embarquer avec une nonchalance de circonstance.

A cette heure, Dakar est un vrai boulevard. Dans quelques dizaines de minutes, ces mêmes rues seront complètement bouchées, annonçant une nouvelle journée d’intense activité dans la fourmilière dakaroise. Nous arrivons rapidement à la gare routière, dite « Gare Pompier », se trouvant de fait près de la caserne. Il est tôt mais le coin est déjà bien animé. Le taxi termine sa course mais déjà, plusieurs rabatteurs nous suivent en courant, une main sur ma portière. « Saint-Louis ! Saint-Louis ! » « Monsieur, vous partez où ? » « Ziguinchor ! » « Bamako, Mali !! ». Chacun tente sa chance. Mieux vaut ne pas répondre. Le taxi s’arrête, je sors 2000 FCFA de mon sac, attend la monnaie, empoigne mes deux sacs et sort de la voiture tout en feignant d’avoir entendu quelque chose. Je connais ma destination et me dirige directement vers le point de départ des taxis de Mbour. A peine arrivé, je trouve un véhicule en partance. Pour le moment, seul un passager a embarqué à bord de l’éternelle Peugeot 505, version 7 places à l’africaine. Je prends place à mon tour. Rapidement, le taxi sera plein. On me taxe pour mon bagage. Je ne cherche pas à négocier et m’assoie près de la fenêtre. Il fait encore frais. Les premières lueurs du soleil apparaissent.

A la vitre s’enchaînent vendeurs en tout genre et mendiant de tous âges. Le marchand de banane, un homme court, le boubou délavé, transporte à bout de bras son carton déchiré. Je esquisse un sourire et fait non de la tête. Il me reconnaît. Ce n’est pas la première fois que je viens à la gare. Il insiste, je réitère. A peine parti, un autre prend sa place pour me proposer des mouchoirs, puis un autre des ceintures en cuir, puis un autre des petits couteaux et des lampes de poche… Ce n’est pas parce que je suis blanc, ils font le tour des voitures et répètent inlassablement les mêmes slogans. Chacun essaye de gagner « un peu un peu », tout juste de quoi combler la DQ, la dépense quotidienne et envoyer à la maison de quoi payer le repas de midi, et si possible de quoi payer la facture d’eau qui vient d’arriver ou l’ordonnance du petit qui a le palu. La pauvreté jusque dans les yeux. Bientôt, un homme plus âgé vient se poster à la portière. Il a un œil qui ne voit plus. Son habit rouge est sale et déchiré. On voit son torse. Envahissant, il passe son bras par la fenêtre et creuse sa main usée pour accueillir une éventuelle pièce. La voix nasillarde, il scande des versets du coran sans conviction. Mon voisin donne 25 FCFA, il repart. Sans attendre, une enfant le remplace et accroche sa main sur la vitre déjà sale, l’autre tenant son éternelle boîte de conserve « Dieg Bu Diar » lui servant de récipient pour récolter d’hypothétiques morceaux de pain et autres carrés de sucre. Il le sait, dans un pays puissamment musulman, la solidarité avec les nécessiteux, la zakat, est fondamentale. Il a le regard vrai. Dans ses yeux, sans sa voix, l’innocence de l’enfance, et la rudesse de la rue. Je lui glisse 100 FCFA dans la main. Il me dit merci. Dans le même temps, le taxi se remplit et le chauffeur s’apprête à prendre place. Un dernier vendeur passe. Horloge, réveils et autres montres contrefaites. Les sonneries se mélangent et agressent. Il est temps de partir, je m’irrite. J’ai envie de dormir. Lucide, je comprends comment la pauvreté urbaine inonde parfois au point d’agacer. Elle est prégnante, elle déshumanise, et pas seulement les pauvres. Trop présente, elle invite chacun à l’indifférence.

Je tourne la tête. Le chauffeur s’est assit et commence à prier. Les mains tournées vers son visage, il s’en remet à Dieu pour la sécurité de ses passagers. Allah Akbar. Pour ma part, je m’en remets à la vie, tout simplement. A côté de moi, un passager mâchouille un reste de pomme. Un autre égrène son chapelet en bois. Nous démarrons, je respire. Le taxi de fraye un chemin dans les allées du parking. Nous sortons de la gare, arrivons à hauteur du passage ferré. Le train qui arrive de Bamako coupe la voie et passe devant nous avec une lenteur impressionnante. Les passages entassés dans les wagons paraissent libérés de voir arriver la fin du voyage. Plusieurs sont déjà sortis sur les marches. L’un d’eux descend en marche. Des enfants courent le long de la voie. La main sur mon sac, je m’endors. Bientôt, ma tête tape contre la vitre au rythme des nids de poule. Je ne sens rien, j’ai trop sommeil.

Dakar : vivre avec 2 dollars par jour

Le Monde : 12/05/2006

Bondissant sur ses tongs avachies, Combé Goudiaby trace sa route, une bassine de plastique made in China en équilibre sur la tête. Difficile de la suivre dans le dédale grouillant du marché de Khar Yalla ("Dans l'attente de Dieu"), un quartier populaire de Dakar, dont les effluves matinaux mêlent gaz d'échappement, pain et poisson frais. A grandes enjambées, elle se faufile entre les étals, indifférente à l'armée des ménagères qui, comme elle, montent à l'assaut d'une journée naissante. La quinquagénaire en boubou mauve n'a ni temps ni argent à perdre, d'autant qu'elle part faire les courses avec un budget qu'elle n'a pas.
Mystère insondable pour des budgets familiaux européens, mais réalité africaine courante, Combé Goudiaby, veuve et chargée de famille, vit avec moins que les fameux "2 dollars par jour" qui constituent le seuil de pauvreté des statistiques internationales, l'étalon de la misère du Sud et le quotidien de 68 % des Sénégalais, selon le dernier rapport de l'ONU sur le développement humain.
A 7 heures, quand elle quitte la baraque délabrée où dort sa famille, la ménagère ne possède pas encore les quelques billets de banque qui vont lui permettre de nourrir les sept personnes du foyer. Les 300 francs CFA (0,45 euro) des tartines chocolatées du petit déjeuner des gosses, elle les emprunte avant le départ pour l'école au petit épicier qui lui fait confiance, au coin du grand terrain de football. Quant au riz du déjeuner, éventuellement rehaussé de condiments, il sera financé par ses activités de la matinée : la revente des légumes que, précisément, elle court acheter au meilleur prix et à crédit à des grossistes. "Ils m'avancent pour 6 000 francs CFA (9 euros) de marchandises. Si j'arrive à tout écouler, explique-t-elle, je peux gagner 2 000 francs (3 euros), dont la moitié me permet d'assurer le riz en sauce du déjeuner."
Pour ne rien arranger ce matin, la présence d'un journaliste lui vaudra des bordées de quolibets et de désastreuses transactions. Persuadée qu'elle a vendu son image au prix fort, certains commerçants refuseront de lui faire crédit et d'autres arrondiront sa facture. "Les Blancs vont te vendre", lui lance-t-on. "Je les ai laissés parler sans les écouter, Dieu est là", rétorquera-t-elle, impassible, en wolof, deux heures plus tard, en installant son petit commerce : manioc, gombos, tomates, carottes, oseille et poisson sec disposés sur un petit étal à un carrefour, non loin de chez elle.
En dehors des 2 000 francs CFA que rapporte chaque jour le commerce de la mère, la famille compte sur le "bon salaire" (20 000 francs CFA mensuels, soit 1 euro par jour) de l'une des filles, employée au ménage dans un night-club. Soit un total de 4 euros (5 dollars) par jour pour sept personnes, soit encore 0,7 dollar par personne. Côté dépenses, le loyer, l'électricité et... l'école privée coûtent l'équivalent de 2 euros par jour (2,50 dollars) pour le foyer.
Le soleil est déjà brûlant lorsqu'une jeune femme impeccablement coiffée, jean moulant et tee-shirt écarlate rehaussé de brillants, s'approche de la commerçante. Ndèye, 20 ans, sa fille cadette, vient prélever l'argent et les ingrédients pour préparer le repas. "Je m'habille très chic. Les gens auraient du mal à croire que je vis dans un endroit pareil", confie-t-elle dans la pénombre de la case familiale, deux pièces sans fenêtre, séparées par un rideau, où le soir s'entassent sept représentants de trois générations. L'eau va se chercher à la fontaine du coin, à 25 francs (3,75 centimes d'euro) la bassine, l'unique ampoule électrique est branchée sur le compteur du voisin, et les latrines, équipées de bougies pour la nuit, desservent deux autres logements surpeuplés. Seul luxe, un minuscule téléviseur trône près des photos de la famille parce que, "avec la télé, les enfants traînent moins dehors le soir". Ndèye reconnaît que les moyens de son élégance viennent des garçons.
"Ils mijotent toujours de faire quelque chose avec toi, et pour ça ils sont prêts à dépenser, explique-t-elle. Un garçon m'a acheté un portable, et ensuite il a voulu coucher avec moi. J'ai refusé, mais j'ai gardé le téléphone. C'est le jeu entre garçons et filles." Ndèye, dont deux aînées ont, pour le déshonneur de la famille, des enfants sans être mariés, se vit comme "la dernière personne qui peut honorer sa mère".
"Trouver les moyens de sa subsistance du jour, c'est la principale activité des gens le matin, confirme Fatimata Sy, directrice d'un centre social associatif. Tandis que le boom du bâtiment fait émerger une classe moyenne, la précarité et la pauvreté gagnent du terrain à l'autre extrémité de l'échelle sociale."Pareille situation a une conséquence politique : "Les gens se bousculent dès qu'on leur promet 1 000 ou 2 000 francs CFA (1,5 ou 3 euros) pour monter dans un bus, aller applaudir n'importe quel homme politique et danser à sa gloire, poursuit Mme Sy. La politique est un moyen d'arrondir ses revenus. C'est une perversion de la démocratie."
A la porte des quelques usines, les hommes cherchent à se faire embaucher pour la journée. Les contrats, même à durée déterminée, se sont faits rares, et le salaire quotidien d'un manoeuvre ne dépasse pas 2 000 francs CFA. "Pour ne pas t'asseoir (chômer), tu es obligé de baisser tes prix. Sinon, le patron trouve quelqu'un d'autre", constate Mactar Fall, 31 ans, un menuisier que l'absence de branchement électrique empêche d'exercer son métier à domicile. Les emplois formels, ceux de fonctionnaire ou de salarié, restent exceptionnels, occupant seulement 20 % de la population.
Cette vie à crédit et au jour le jour a généré son vocabulaire, et même son héros national. "Donne-moi ma DQ (dépense quotidienne)", demandent en principe chaque matin les femmes sénégalaises à leur époux. Le héros, c'est Goorgoolou ("le débrouillard" en wolof), un personnage de bande dessinée puis de feuilleton formidablement populaire au point de devenir un nom commun. "C'est difficile de donner la DQ : les jours s'enchaînent trop vite", philosophe Goorgoolou, qui a perdu son emploi après les mesures imposées par le FMI et est condamné à la débrouillardise quotidienne pour faire bouillir la marmite. Son combat incessant, mais perpétuellement victorieux, sous le regard d'une épouse impitoyable, symbolise la ténacité ambiante et l'inventivité obligée des foyers confrontés à une pauvreté récurrente.
Dans la famille Diouf, bien que deux hommes assurent la DQ, les trois repas ne sont nullement gagnés d'avance. A la mi-journée, Khady Diouf, 45 ans, la fille aînée, qui tient les cordons de la bourse, ignore si elle pourra assurer le dîner, qui peut sauter en cas de pénurie. Rien que d'assez courant dans le quartier Pikine, immense zone en grande banlieue de Dakar où, contrairement au centre-ville, étonnamment mélangé socialement, les pauvres vivent entre eux. Au bout de la rue, parsemée d'ordures, des bâtisses évacuées restent dans l'eau depuis les inondations catastrophiques de l'automne dernier.
La famille - dix personnes dans une pièce unique - vit au rythme du soleil depuis qu'elle a dû renoncer à l'électricité, suite à un différend avec le voisin qui la fournissait. Pourtant, ici, les hommes ne chôment pas. Pape, le fils de 26 ans, bonnet de laine et barbiche, répare les postes de radio dans un atelier de la cité des Millionnaires, face au grand Stade Senghor. "Ma fierté, c'est de donner mon argent de poche à ma grand-mère", annonce-t-il, en soulignant que peu de jeunes ont cette possibilité. Pape remercie le "grand frère" qui lui a appris le métier, qui peut lui rapporter jusqu'à 3 000 francs CFA par jour (4,5 euros). Un salaire dont il reverse la moitié au patron pour occuper une place dans son atelier.
A cause des délestages électriques, fréquents dans la journée, il est souvent obligé de travailler après minuit, lorsque le courant revient. Il dit "avoir confiance dans un Sénégal qui bouge", mais rêve néanmoins d'émigrer en Europe, qu'il connaît à travers les émissions de la chaîne francophone TV 5 et où "les gens sont vraiment plus heureux".
Son père, Bassirou Ngom, 62 ans, bigame, vit avec sa femme Khady quatre jours sur huit. Ses revenus de marchand de vêtements au marché de Sandaga, en plein centre de Dakar, sont partagés entre ses deux épouses à raison d'environ 1 500 francs CFA (2,25 euros) par jour, lorsque boubous, caftans et maillots de foot se vendent bien. Le commerçant peste contre les marchands chinois récemment installés dans la capitale, qu'il accuse de concurrence déloyale. "Quand les hommes ne rapportent rien, les femmes se débrouillent pour compenser", lâche-t-il avec une expression d'humiliation teintée de lassitude. De fait, une seule expression de français revient comme un refrain dans les explications en wolof de Fatou Diéné, sa belle-mère, veuve d'un marin-pêcheur disparu sans laisser de pension : "Je me démerde."
C'est le maître mot de son existence. Les poules qu'elle élève dans la cour, au milieu des ustensiles de cuisine, assurent quelques repas exceptionnels. Mais surtout, chaque matin, la vieille femme pile les arachides, les mélange à du pain pour obtenir du mbouraké, une pâte qu'elle vend aux gamins du quartier. Sa fille Khadi tient un kiosque à pain devant la maison, l'une de ses brus est embauchée comme bonne à 15 000 francs CFA par mois (22,5 euros) et une autre revend en petits sachets de la lessive dans la rue. Les revenus ainsi dégagés paient en principe les dépenses non alimentaires comme les fournitures scolaires des enfants et les vêtements. Au total, les revenus de la famille Ngom plafonnent à 5 000 francs CFA par jour, soit 0,75 euro (0,92 dollar) pour chacun de ses membres. Mais ils restent insuffisants pour couvrir les dépenses de santé. Inévitables, périodiques, les crises de paludisme de chaque membre de la famille supposent un appel à la solidarité dans le quartier.
La fameuse solidarité africaine ? Khadij Mballo, 48 ans, en charge d'un foyer de quinze personnes du quartier de Bopp, sourit : "Qui pourrait m'aider ? La plupart de mes voisins sont dans la même situation que moi, et ceux qui sont plus riches parce qu'ils ont un fils dans l'émigration préfèrent faire des dons beaucoup plus ostensibles, à l'occasion d'un baptême, d'un mariage ou d'obsèques." Sur la rue, la façade donne le change. Mais la famille vit en réalité dans une bâtisse en parpaing inachevée recouverte de tôle ondulée, coincée au fond d'une cour minuscule. La pension de Keita, le grand-père, ancien gardien à l'ambassade du Japon (75 euros par trimestre) et la paie d'un père de famille, agent d'entretien embauché à la journée, sont les seuls appointements fixes. Dans la chambre, le vieillard dispose du seul véritable lit de la maisonnée. Sur les murs décrépis, le portrait du président Wade côtoie les images de La Mecque, où chacun rêve d'aller en pèlerinage grâce à l'un des billets offerts chaque année par la présidence.
Cheikh Diata, 20 ans, tourne en rond entre ses soeurs préposées à la cuisine. Son rêve à lui serait d'exercer ses talents de footballeur dans un club français. "Si on m'aide à trouver un contrat, jure-t-il, je prouverai mon talent." Le jeune homme, coiffé d'un bonnet frappé de la virgule Nike, s'appuie sur l'exemple d'une célébrité du quartier, Pape Diouf, président de l'Olympique de Marseille, dont la mère, grande dispensatrice de sacs de riz et de cartons d'huile, est considérée comme l'une des principales sources de solidarité locale.
Tous les observateurs en sont d'accord : en ville, les liens traditionnels se distendent, la famille élargie à l'africaine éclate faute de logements adaptés. Le "chacun pour soi" gagne du terrain, alors que les institutions dispensatrices d'aides - mosquées, associations, ONG - sont rares, pauvrement dotées et peu sollicitées pour cause de dignité.
Mais, en parallèle, de nouvelles formes de partage se répandent : les branchements électriques, les postes téléphoniques, les décodeurs de télévision sont mis en commun. Les femmes, elles, bousculent les hommes en investissant des secteurs nouveaux pour elles, comme la pêche, le commerce de gros et le crédit, au point d'avoir "beaucoup plus de possibilités qu'eux de s'en sortir", note Guirane Diene, responsable associatif.
Le Sénégal bourgeonne d'initiatives, comme ce "groupement d'intérêt économique" créé par 53 femmes du quartier de Grand Yoff à Dakar. Chaque mois, elles cotisent chacune 3 000 francs CFA (4,5 euros) et achètent des caisses de thé qu'elles mettent en sachet pour le revendre au détail. Le capital accumulé depuis deux ans permet de consentir des prêts tournants de 25 000 francs (37,5 euros) à dix femmes pour cinq mois. Coulimata Kane, la promotrice de ce microcrédit féminin, vit dans un incroyable assemblage de tôle ondulée avec une famille aux ramifications multiples. D'une formule sobre, elle résume la démarche à la fois opiniâtre et incertaine des femmes qui, comme elle, nourrissent l'Afrique : "Pour manger, il faut trouver des solutions."

Philippe Bernard